Quand la Normandie traverse Los Angeles…

Fascinante, Los Angeles révèle aussi quelques faces sombres. L’une d’entre elles n’est autre que « Normandie Avenue ». Ici, aucun lien avec les prairies verdoyantes françaises. L’artère y est en effet gangrenée par le désespoir, la violence et une histoire mouvementée.

La carte de la ville se révèle vite être un casse-tête pour le touriste qui débarque à Los Angeles. Avec plus de 50000 noms de rues, cette cité tentaculaire d’un peu moins de quatre millions d’habitants a de quoi donner le tournis. L’une d’entre elles retient toutefois l’attention des Français de passage : Normandie Avenue.

Contrairement aux idées reçues, il ne s’agit pas là d’un hommage au Débarquement des soldats américains lors de la Seconde Guerre mondiale. En effet, selon les archives municipales, cette avenue aurait été baptisée en 1869, sans que l’on sache à quoi ce nom fait référence : «Nous avons cherché dans tous nos outils, y compris dans le Los Angeles Times Historical Archives, mais nous n’avons trouvé aucune information à ce sujet», avoue, dépitée, Glenna Dunning, responsable de la documentation historique et généalogique au sein de la Los Angeles Public Library. «Cette situation est étonnante pour une rue de cette importance. L’un de nos livres mentionne toutefois cette date de 1869, tandis que le premier document officiel concernant Normandie Avenue remonte à 1898, avec cette simple mention : nommée à partir d’une province française. Il est d’ailleurs précisé que l’orthographe est bien Normandie et non Normandy».

La Chambre de Commerce de Los Angeles, en charge du cadastre au cours des premières années de création de la ville, avance quant à elle comme explication le fait que ce nom pourrait venir des premiers Français installés dans la «cité des anges». En effet, aux XVIIIe et XIXe siècles, nombre de familles européennes vinrent poser leurs valises sur la côte Ouest des Etats Unis, n’hésitant pas à donner à leur terre d’adoption les noms de villes ou régions de leur pays d’origine. Ces noms, passés dans l’usage commun, ont ensuite été conservés lorsque les premières cartes ont été tracées.

A Los Angeles, plusieurs familles françaises expatriées pourraient ainsi être à l’origine du nom de cette rue, à commencer par les artisans « Sainsevain », « Robidoux », « Londeau », ou les fermiers «Blondeau» et les «Le Baig», ces derniers étant également connus pour avoir ouvert les premiers débits de boissons alcoolisées sur cette terre réputée, à l’époque, puritaine.

A souligner par ailleurs que les premiers immigrants français dont l’histoire californienne a retenu les noms étaient d’anciens soldats de Napoléon Bonaparte venus aider les indépendantistes mexicains entre 1820 et 1830, avec à leur tête l’officier Louis Bauchet.

Autre possibilité, un nom décerné d’autorité par le maire de la ville. Or, justement, parmi les premiers à avoir présidé aux destinées de Los Angeles au XIXe siècle, deux noms français apparaissent. A cette époque, grâce à leur niveau d’instruction, l’influence des Français à Los Angeles est énorme. En 1850, ils représentent une grande partie des 619 personnes alphabétisées (sur les 1734 habitants) et occupent tous les postes clés, que ce soit dans le commerce, l’armée ou l’administration.

De 1850 à 1860, l’immigration française surpassait même celle des autres pays. Cette forte communauté permet ainsi l’élection de Damien Marchessault au poste de maire en 1859. Natif du Québec, mais de parents venus de La Rochelle, il sera réélu en 1861, 62, 63, 64 et 67, avant de se suicider dans son bureau le 20 janvier 1868, en raison de ses problèmes d’alcoolisme et ses pertes aux jeux. En 1865 et 66, c’est un autre Français, Joseph Mascarel, originaire de Menton, qui est désigné maire de Los Angeles (il est intéressant de noter que les Angelinos ont élu des Français pendant toute la période de la Guerre Civile).

Si Marchessault fut le premier élu d’importance, Don José Mascarel fut en revanche celui qui transforma le plus efficacement et le plus durablement la ville. Ancien capitaine de marine ayant combattu aux côtés des Américains, il vendit son navire, « La Jeanette », pour s’acheter quarante hectares de terres. Mascarel fut l’un des premiers à mettre à jour les titres de propriété et à mettre en place un cadastre, ainsi qu’un plan de ville. Il pourrait donc avoir donné ce nom d’avenue, en hommage aux ports normands (Cherbourg et Le Havre) où son navire jetait souvent l’ancre.

En dépit de cette absence d’explication fiable, Normandie Avenue est l’une des artères les plus connues de la cité des anges. La raison en est qu’il s’agit de l’une des plus longues, traversant le comté de Los Angeles du Nord au Sud, sur plus de 36 kilomètres (22,5 miles), ainis que les Highways 1 et 91, les freeways 101, 10, 105, 405, mais aussi la ville/quartier de Torrance. Avant de se terminer dans la ville d’Anaheim, à quelques pâtés de maisons de Disneyland.

Rien de glamour tout au long de ce parcours (qu’il est nécessaire, par sécurité, d’effectuer en voiture). Normandie Avenue est l’une de ces artères miteuses où la pauvreté, la grisaille et la saleté prennent le dessus. Par ailleurs, une mauvaise réputation l’accompagne. Il s’agit de l’une de ces rues de Los Angeles où le plus de crimes et actes de délinquances sont commis. La police y a d’ailleurs recensé pas moins de 18 gangs, dont les ultra-violents Mara Salvatrucha, Rollin 100s ou encore 8 Tray Gangster Crips.

Le principal intérêt de l’avenue est en réalité de se trouver au cœur des quartiers asiatiques, notamment Koreatown et Thaï town. Difficile de se croire en Californie lorsque toutes les inscriptions, y compris sur les panneaux routiers et mobiliers publics, sont dans une autre langue que l’anglais. Toutefois, cette atmosphère à quelque chose de plaisant.

Los Angeles est la ville qui compte la plus grande population Thaï aux Etats-Unis. Environ 80 000 des 120 000 Thaï-Américains de Californie y vivent. Il est par conséquent logique d’y trouver la première « Thaï Town » au monde. LA est même surnommée la 77e province de Thaïlande. Comme Los Angeles, Bangkok (capitale Thailandaise) est surnommée la « ville des Anges ». Le premier dimanche d’avril, Thaï Town fête Songkran, le nouvel an Thaï, Normandie Avenue et Hollywood Boulevard sont même fermés et de nombreuses attractions envahissent les rues.

Assassinat de Robert Kennedy et émeutes de 1992

Si Normandie Avenue ne possède que peu d’originalité, son histoire est tout de même très riche. Ainsi, au niveau de l’intersection avec Wilshire Boulevard se trouve le «Metro Purple Line», une station placée à l’endroit où s’élevait auparavant l’hôtel Ambassador, détruit en 2005. C’est dans cet établissement que fut abattu Robert F. Kennedy (frère de l’ancien président John F. Kennedy), à bout portant par un «illuminé» se réclamant de la cause palestinienne, alors qu’il venait de remporter les primaires démocrates de 1968 et se lançait dans la course à la présidence américaine.

En roulant quelques kilomètres vers le Sud, Normandie Avenue croise Florence Avenue. C’est à cet endroit que débutèrent les émeutes de Los Angeles, en 1992. La ville fut secouée par de sanglants affrontements déclenchés par l’affaire Rodney King (récemment décédé). En mars 1991, ce dernier, automobiliste noir, se faisait agresser par quatre policiers blancs du «Los Angeles Police Department» (LAPD). Cette bavure était filmée par un riverain. Une vidéo qui provoquait un procès sous tension et très médiatisé. L’acquittement des policiers, prononcé le 29 avril par un jury à majorité blanche, soulevait une vague de colère dans le quartier populaire et pauvre de South Central.

Six jours d’affrontements interraciaux aboutissaient à l’intervention de la Garde nationale. Bilan officiel des violences : 55 morts, plus de 2 000 blessés, 10 000 interpellations, tandis que les incendies et les pillages étaient  estimés à un milliard de dollars de dégâts. La première vague de violences débutait sur Normandie Avenue, où un routier blanc, Reginald Denny, était lynché par des habitants noirs. La colère se répandait tout le long du boulevard et la communauté coréenne décidait de prendre les armes pour se défendre. Dès lors, la situation devenait incontrôlable…

Mais l’histoire de Normandie Avenue n’est pas seulement négative. Ainsi, en 1911, à l’angle de Pico Boulevard, les frères Ralphs installèrent leur deuxième épicerie pour soulager celle tenue par leurs parents. Cet établissement était en fait le point de départ d’une véritable success story, puisque 100 ans plus tard la chaîne de supermarchés Ralphs existe toujours et compte plus de 500 magasins sur toute la côte Ouest des Etats Unis.

Huit ans plus tard, en 1919, fut installé le premier émetteur de radio de Los Angeles, à l’angle de Normandie et Hollywood Boulevard. Cet appareil fut réalisé par Fred Christian, un ancien disciple du physicien italien Guglielmo Marconi. Premier véritable disc-jockey de la ville, Fred Christian diffusait des disques qu’il avait achetés quelques heures plus tôt. Il  popularisa ainsi la radio pour ceux qui possédaient un récepteur.

En 1943, toujours le long de Normandie Avenue, l’armée américaine construisit le «Los Angeles Port of Embarkation (LAPE) Hospital», sur 3 hectares. Celui-ci, comptant 77 baraquements,  était connu sous le nom de « Station Hospital » et accueillait les militaires blessés en opérations dans le Pacifique durant la Seconde Guerre mondiale. L’hôpital proposait également des soins gratuits aux familles installées dans le quartier. A la fin du conflit, l’établissement fut peu à peu transformé et amélioré, pour devenir UCLA (University of California Los Angeles) Medical Center, toujours en service.

Aujourd’hui, le désespoir et la méfiance règnent tout au long de l’avenue. Les maisons colorées aux façades en stuc ne font même pas illusion. Les homeless, familles désargentées, enfants désoeuvrés et jeunes hommes aux regards provocateurs, n’invitent pas à s’attarder en ces lieux. La misère a transformé Normandie Avenue en repoussoir, loin de l’image de la campagne française.

D’un point de vue historique, Normandie Avenue ne manque donc pas d’intérêt. Mais son aspect sinistre et décrépi de nos jours, en fait l’une des rues à éviter.

Stéphane Cugnier

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