Les icônes sur verre de Sibiel retrouvent la lumière

L’ouverture de la Roumanie sur l’Europe a permis de révéler la richesse de son Histoire et de ses traditions. Parmi elles, l’art religieux paysan, dont la plus singulière expression se révèle dans le petit village de Sibiel.

Journaliste au quotidien local italien «Eco di Bergamo», Giovanni Ruggeri est à l’origine d’une découverte des plus étonnantes. En voyage touristique en Roumanie il y a dix ans, l’intéressé, spécialisé en théologie, s’est penché sur la piété des paysans de Transylvanie. Un sujet qui lui a permis de révéler un art méconnu : la réalisation des icônes sur verre. Séduit par cette tradition rurale, Giovanni Ruggeri y a consacré un livre paru en 2008 et récemment sorti en France. «J’ai tout de suite été marqué par l’originalité de ces réalisations et par la région. Là-bas, la vie dans les campagnes s’est arrêtée deux siècles plus tôt. Tout est d’une simplicité extrême, mais les gens sont d’une grande gentillesse et d’une foi étonnante.»

A la suite de ce premier voyage, le journaliste revient plusieurs fois dans la région de Sibiu, à deux heures de Cluj, et découvre le musée de Sibiel, regroupant plusieurs centaines d’icônes sur verre : «L’histoire de ce musée est singulière. En effet, il est né de la volonté d’un prêtre, le père Zosim Oancea, qui avait été envoyé dans cette région après quinze années d’emprisonnement pour des raisons politiques. Cet homme de grande qualité spirituelle, en exil forcé, s’est alors intéressé à cet art des icônes sur verre et a décidé de les regrouper à partir de 1969 dans un vieil entrepôt derrière l’église de Sibiel. Après quelques années, il est parvenu à créer un musée, et même à bénéficier de l’aide du régime communiste ! Plus tard, il a réussi à faire venir des délégations étrangères, même américaines, et le village s’est ouvert au monde. En prison, il était quasiment devenu un saint intouchable et les communistes ne pouvaient rien lui refuser.»

A travers ce musée, le père orthodoxe Oancea (décédé en 2005 à l’âge de 93 ans) s’est attaché à mettre en valeur ces icônes sur verre, ainsi que leur histoire. Ces réalisations sont en effet les œuvres de paysans anonymes et non d’artistes reconnus : «La peinture sur verre était très répandue entre le XVIIIe siècle et le début de la Première Guerre mondiale. Chacun la réalisait chez soi. Elle n’était pas l’occupation de base de ceux qui la pratiquaient. Il s’agissait de paysans qui s’y adonnaient après les travaux des champs et qui peignaient pour les autres paysans. Leurs maisons se transformaient en véritables petits laboratoires domestiques pour préparer le verre, les couleurs, les dessins, la réalisation des cadres… L’énorme majorité de ceux qui réalisaient les icônes étaient des anonymes qui apprenaient cet art par l’expérience et qui ne cherchaient qu’à manifester leur foi. Une foi ancrée dans la réalité, une foi qui aime la vie.» Selon le journaliste italien, ces icônes sont «un miracle de création artistique et d’inspiration religieuse issu de la recherche de la tradition chrétienne orthodoxe et de la fantaisie des peintres paysans roumains». Et d’ajouter : «C’est un mélange unique de tradition orientale et de technique occidentale.»

La peinture des icônes sur verre s’est très vite répandue dans diverses zones de Transylvanie, ainsi que dans deux régions voisines, le Banat et la Bucovine-Moldavie. Cette technique est caractérisée par des styles différents selon les régions, bien que possédant des thèmes en commun. Ces zones sont clairement identifiées dans le musée de Sibiel, avec une partie réservé à Nicula et ses alentours (Transylvanie du Nord), la vallée du Mures, la zone de Fagaras, la zone de Brasov, la vallée du Sebes-Alba-Julia, ou encore les alentours de Sibiu. Tous les types de peinture sont représentés, avec un thème prédominant, à savoir celui de Vierge marie, surprise dans différents moments de sa vie : « Les habitants de la région font preuve d’un véritable attachement pour la Vierge. Toutefois, cet art étant essentiellement paysan, on retrouve des représentations de Saint-Elie, lequel est invoqué pour faire tomber la pluie sur les terres en période de sécheresse, ou encore pour la protection des récoltes contre les tempêtes. Et contre la peste, on fait appel à Haralambios. Toutes les préoccupations de la population sont évoquées.»

A l’origine, la Transylvanie n’était pourtant pas tournée vers cette technique de peinture. Celle-ci était surtout pratiquée en Bavière pour décorer les pièces d’orfèvrerie et les objets religieux, tandis que dans la partie orientale de l’Europe centrale (Bohême, Autriche du Nord, Silésie, Slovaquie…) les artistes en usaient pour des paysages ou des portraits. Les centres de production se développaient alors près des localités forestières qui fournissaient aux manufactures le bois nécessaire à l’alimentation des fours où l’on fabriquait le verre. «La peinture n’a été introduite en Transylvanie qu’après son annexion par l’Empire des Habsbourg en 1699», explique Giovanni Ruggeri. «Mais son extraordinaire et massive diffusion fit suite à un miracle survenu à Nicula, un village du Nord de la Transylvanie, où le 15 Février 1694 (ou peut-être 1699) des larmes se seraient écoulées, pendant 26 jours, sur le visage de la Vierge à l’Enfant, représentée sur une icône en bois de l’église de Nicula, peinte en 1681 par le prêtre Luca de Iclodul Mare. L’événement miraculeux transforma le village en une destination de grands pèlerinages, à cette occasion les pèlerins ayant le désir d’emporter dans leurs maisons une image de la Vierge. C’est ainsi que l’icône a été intégrée dans le culte domestique des paysans roumains.»

De cette foi, encouragée par les pressions catholiques, est également né un impressionnant savoir-faire des paysans. En effet, La peinture des icônes utilise une méthode qui devrait être définie comme peinture «sous» plutôt que «sur» verre. Le peintre dessinait et peignait l’icône sur ce qui, à la fin, devenait le dessous du verre, pendant que la partie opposée, c’est-à-dire celle exposée au regard de l’observateur, servait d’écran de protection pour le tableau. «Ce procédé obligeait le peintre à dessiner à l’envers, pour que, une fois le verre retourné, l’image se présente correctement. Le dessin des contours à l’aide d’un fin pinceau – la première phase technique de la réalisation de l’icône – fournissait le schéma de la composition. Puis on procédait au coloriage des figures et du fond. Pour certaines réalisations on utilisait de fines pellicules de couleur or et argent. Une fois peinte, après une couche de vernis sur la face postérieure du tableau pour le préserver contre l’humidité, l’icône était encadrée et protégée à l’arrière par un panneau, d’habitude en sapin.»

Ancien étudiant en théologie, auteur de plusieurs ouvrages sur la religion et la modernité, Giovanni Ruggeri s’est tout de suite passionné pour le musée de Sibiel et ses icônes, ainsi que pour la vie paysanne en Transylvanie, au point d’apprendre à parler le Roumain et d’acheter une maison dans le petit village. Déterminé à faire connaître cet art et à faire vivre l’héritage du père Oancea, le journaliste a également créé un site internet entièrement consacré à la commune, à son musée et à la région : «C’est presque devenu ma deuxième patrie. Je me sens chez moi là-bas et j’y compte de nombreux amis. Les gens sont simples et chaleureux. Ils sont aussi très fiers que l’on s’intéresse à leur culture. Pour eux, c’est d’autant plus extraordinaire qu’à l’origine ces icônes colorés n’étaient destinés qu’à un usage privé. Ils étaient réalisés par les paysans, pour les paysans. Les icônes nous conduisent au cœur d’un monde ancien et sincère, où la foi et la vie, le travail et la prière, rythment le quotidien des hommes et des femmes.»

Preuve de la vivacité de ces icônes sur verre, de nombreux ateliers de peinture ont vu le jour ces dernières années, que ce soit en Roumanie, aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis. Selon Giovanni Ruggeri, ce retour à la lumière n’est que justice pour un art «modeste et trop longtemps oublié» et qui apporte la preuve de «la richesse spirituelle et artistique du monde paysan roumain.»

Outre l’intérêt pour les icônes sur verre, un séjour dans le village de Sibiel offre des randonnées pittoresques, la découverte du petit monastère, ainsi qu’une vie dans la nature rythmée par la pêche, l’agriculture ou les promenades à cheval. Fêtes et danses folkloriques y sont également nombreuses, tandis que la cloche de l’église et la « toaca » (planche en bois ou en fer sur laquelle on frappe avec un marteau pour appeler les fidèles à la messe) soulignent la foi et le respect des traditions.

A cela s’ajoute évidemment la possibilité de circuler dans toute la Transylvanie, terre d’histoire et de légendes.

Stéphane CUGNIER

« Les icônes sur verre de Sibiel » aux éditions CAEfor, 8 €s, disponible en commande sur le site www.sibiel.net)

Article également paru dans OISE HEBDO le 17 février 2010

http://www.sibiel.net/Oise%20Hebdo.pdf 

Et sur le site du COURRIER DES BALKANS le 24 mars 2010

http://balkans.courriers.info/article14917.html

 

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4 commentaires

  1. Je souhaite trouver un atelier de peinture d’icônes sur verre. J’ai écrit une douzaine d’icônes sur bois avec un professeur russe. J’ai travaillé 10 ans et je souhaiteraiz maintenant écrire des icônes sur verre. Si quelqu’un lit cela, qu’il me contacte.

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