Derry sur la voie de l’apaisement

 

Associée à la révolte au cours des années 70-80, Derry, en Irlande du Nord, panse aujourd’hui ses plaies en s’appuyant sur la culture et les festivités.

Derry aurait toutes les raisons d’afficher sa tristesse et son ressentiment. Marquée par l’Histoire et par les terribles événements du « Bloody Sunday » du 30 janvier 1972 qui firent 14 morts, la deuxième plus grande ville d’Irlande du Nord (après Belfast) n’a pas été épargnée par le sort.

Pourtant, ses 110 000 habitants refusent la fatalité. Certes les crispations entre catholiques et protestants se font toujours sentir et s’affichent même dans les quartiers Nord du Bogside et Sud du Foyleside, mais les deux communautés tentent d’avancer dans le même sens. Un rapprochement apparent symbolisé par la sculpture « The Hand Across the Divide Stattle », placée en entrée ville après le Craigavon Bridge, dont les moqueurs soulignent le fait que les deux statues font seulement mine de se serrer la main, en prenant soin de ne pas se toucher les doigts.

Le temps est cependant à l’apaisement, à l’image des paroles historiques prononcées récemment par le Premier ministre britannique David Cameron, regrettant publiquement les morts causées lors du « Bloody Sunday » et le comportement des soldats anglais. Le nouveau pont piéton enjambant la River Foyle et inauguré en 2011 a d’ailleurs pris le nom de « Peace Bridge ». Un volontarisme à travers les mots et les actes qui tente de gommer des années de luttes sanglantes.

Et pour démarrer une nouvelle ère, quoi de mieux que de miser sur les festivités ? Désignée ville britannique de la culture en cette année 2013, Derry (ou Londonderry selon les partisans de la couronne) vit depuis le mois de janvier au rythme des animations (parades, expositions, concerts, conférences…) retraçant l’histoire de la ville ou la faisant vibrer. Le programme est des plus riches et s’attache à ne rien masquer des difficultés entre les hommes, tout en trouvant de nouvelles voies pour bâtir une histoire commune dépouillée des rancoeurs.

Ces festivités offrent une occasion formidable de partir à la découverte de Derry.

Celle-ci commença réellement son développement au XVIIe siècle, avec l’édification de remparts destinés à protéger la population de l’arrivée de nouveaux habitants venus d’Angleterre et d’Ecosse. Ces derniers avaient été encouragés par le royaume britannique à venir investir dans la région.

Quelques années plus tard, ces fortifications d’un kilomètre et demi de circonférence allaient se révéler fort utiles. Lors du siège mené par les troupes de Charles Ier, 13 apprentis de la ville décidèrent de fermer les sept portes de la ville pour empêcher l’avancée des troupes. Ce fut le début d’un siège de 105 jours, marqué par une terrible famine, mais qui permit toutefois aux habitants de se protéger, avant d’être secourus, après la mise en déroute de l’assaillant. Derry se flatte ainsi d’être l’une des seules villes d’Europe dont les remparts n’ont jamais été brisés.

De nos jours, les fortifications ont une réelle utilité pour les touristes. D’une part, elles offrent une agréable promenade et un point de vue imprenable sur chaque quartier de la ville, tout en appréciant au passage les monuments les plus emblématiques (St Columb’s Cathedral, Guildhall, Apprentice Boys Hall, Presbyterian Church…). D’autre part, elles constituent un point de repère très utile pour les promeneurs connaissant quelque problème d’orientation.

Outre les remparts, l’autre centre historique de la ville est évidemment le fleuve qui la traverse. Cette voie fluviale permit à Derry se développer ses activités commerciales au cours des siècles, avant qu’elle ne devienne le point de départ de milliers de personnes pour le Nouveau Continent. A la fin du XIXe et début du XXe siècle, les navires empruntaient la Foyle avant de rejoindre l’Atlantique (dont l’embouchure se situe à moins de 30 kilomètres de Derry). Les bateaux pour New York, Philadelphie, la Tasmanie ou le Québec se succédaient, saignant à chaque fois la ville de ses forces vives. Deux pubs près de l’embarcadère (l’American Pub et le Canadian Pub) se chargeaient de trier les candidats au départ.

De nos jours, ces pubs à l’ambiance inimitable, et où la Guiness coule à flots, ne servent plus au voyage, mais servent de liens sociaux, pour discuter de politique, de sport ou de musique (voire même de musique politique, les paroles des groupes qui s’y produisent traduisant souvent les revendications des communautés). Un passage par l’un de ces établissements est la garantie d’une soirée bruyante et animée, mais ô combien sympathique et chaleureuse.

Terminer une visite de Derry ne peut toutefois pas se faire sans se rendre dans le quartier de Bogside où se concentre une grande partie de la population catholique (majoritaire à plus de 70% dans la ville). Dans cette zone où les slogans fleurissent à la gloire de l’IRA (Armée Républicaine Irlandaise), les traces des souffrances endurées sont toujours importantes. Outre l’inscription mentionnant l’entrée du quartier de « Free Derry » (en opposition à l’occupation britannique), le monument du « Bloody Sunday » (tuerie popularisée par la chanson du groupe irlandais U2) répond aux gigantesques fresques sur la rébellion ou les martyrs de ces combats. Toujours dans le Bogside, le musée de « Free Derry » propose un éclairage sur ces événements sanglants.

Quelle que soit la partie de la ville, celle-ci vit et vibre grâce à ses habitants, à leur histoire et leur énergie. La richesse culturelle des lieux (nom dérivé du gaëlique signifiant « forêt de chênes) est en tout point remarquable et les voyageurs ne se lasseront pas non plus d’y apprécier la propreté et le respect des lieux publics. Passionnante à visiter, Derry possède plus d’un tour dans son sac pour séduire le visiteur et l’amener à séjourner le plus longtemps possible entre ses remparts. Et si ces raisons ne suffisent pas, les festivités de l’année combleront les plus difficiles et les inciteront, à n’en pas douter, à revenir s’y détendre au plus vite.

Stéphane Cugnier

A ne pas manquer…

Les centres d’intérêt ne manquent pas aux alentours de Derry et à travers toute l’Irlande du Nord. Au Nord du pays, il convient notamment de s’arrêter dans la région de Bushmills, où se trouve évidemment la distillerie du fameux whiskey irlandais (whiskey en opposition au mot whisky venu d’Ecosse et où la boisson n’est distillée que deux fois au lieu de trois en Irlande). Les amateurs d’Histoire et de vieilles pierres ne manqueront pas de visiter le Dunlunce Castle, vieille bâtisse en partie effondrée qui eut le privilège d’être choisie pour illustrer l’un des albums du groupe Led Zeppelin. Le site de ce château offre en outre une vue impressionnante sur la côte et les falaises, à faire pâlir de jalousie Etretat…

Plus à l’Est, une sortie s’impose à Giant’s Causeway. En ces lieux où vécut, selon la légende, le géant Finn McCool, plus de 40 000 colonnes et roches sculptées par la mer et les vents forment une merveille géologique classée sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Vestige de plus de 60 millions d’année, il est le résultat du refroidissement et de l’érosion de coulées de laves successives… à moins qu’il ne s’agisse d’une chaussée bâtie par Finn McCool pour traverser la mer jusqu’en Ecosse où résidait l’un de ses rivaux.

Et pour rester dans le domaine du fantastique, une dernière escale par Ballymoney (le terme Bally signifie ville) permet de découvrir « The Dark Hedges » une impressionnante route encadrée de variétés de hêtres dont les branches forment désormais une voûte. Plantée par la famille Stuart il y a plus de 200 ans, cet endroit abriterait, à la nuit tombée, le spectre de la « Grey Lady »…

 

Plus de renseignements :

http://www.cityofculture2013.com/

http://www.ireland.com/fr

www.museumoffreederry.org

Pour apprécier Derry en musique, n’hésitez pas à écouter les disques du groupe punk The Undertones, formé en 1975 et fierté de la ville. Parmi ses titres les plus célèbres : « Here comes the summer », « Teenage kicks », « Jimmy Jimmy »…

Dunlunce Castle : www.doeni.gov.uk/niea

Chaussée des géants : www.nationaltrust.org.uk/giantscauseway

Bushmills whiskey : http://www.bushmills.com/

Pour s’y rendre : Easyjet propose des vols réguliers au depart de Roissy, en direction de Belfast (compter 1h30 de vol).

Précision : L’Irlande du Nord est un pays associé à la couronne britannique, les transactions s’y font donc en livre sterling.

Article également paru dans le quotidien PARIS NORMANDIE le 3 septembre 2013

Article similaire paru dans COULEUR MAG le  28 juin 2013

Publicités

Un commentaire

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s