La sécheresse pèse sur la vie quotidienne des Californiens

L’absence de pluie se fait durement sentir dans les comtés de Californie. Les restrictions se multiplient, tandis que les agriculteurs, entreprises et services publics doivent apprendre à changer leurs habitudes.

En février dernier, les Californiens ont brièvement repris espoir. Après plus de dix-huit mois sans pluie, quatre journées ont été marquées par des averses sporadiques, avant qu’une tempête venue du Pacifique n’ajoute cinq jours de pluies ininterrompues.

Mais ce répit climatique n’a été que de courte durée. Si depuis trois mois les températures se montrent étonnamment fraîches pour la saison (18-20°), les journées restent désespérément sèches. Selon les estimations de l’observatoire du Water Ressources Departement de l’Etat, un mois complet de fortes pluies serait nécessaire pour revenir à une situation normale, mais resteraient toutefois insuffisantes pour remplir les nappes phréatiques, lacs et réservoirs naturels.

Partout à travers la Californie, les spectacles de désolation s’enchaînent. Herbes jaunies et asséchées dans les prairies, arbres décharnés, terres poussiéreuses, retenues d’eau anormalement basses… L’Etat, autrefois riche de sa diversité de paysages et de richesses naturelles, fait peine à voir.

Le gouverneur, Jerry Brown, a donc décidé de prendre le taureau par les cornes pour faire face à cette sécheresse. L’intéressé a en effet décrété l’état d’urgence et demandé aux habitants de réduire leur consommation d’eau d’au moins 20% quotidiennement. Lavage de voiture, arrosage, humidificateurs d’air branchés sur le réseau municipal… sont désormais sévèrement contrôlés.

Loin de se limiter à ces mesures, Jerry Brown a également encouragé les municipalités à voter des mesures de restrictions strictes, avant d’inciter les agriculteurs à trouver d’autres sources d’approvisionnement que les réservoirs publics, ceux-ci ayant déjà atteint leur niveau critique et n’ayant plus que quatre mois de réserve devant eux.

Par ailleurs, l’Etat de Californie a annoncé qu’il entendait stopper ponctuellement ses livraisons d’eau et renforcer le contrôle de ses réservoirs secondaires, lesquels ont déjà été beaucoup sollicités l’an dernier. L’Etat fonctionne en effet sur un réseau de réservoirs qui interagissent ensemble et se complètent en cas de besoin.

Ce système est destiné à suppléer la Californie du Nord, la baie de San Francisco, la Vallée de San Joaquin, la côte centrale et la Californie du Sud, en cas de sécheresse. Du fait de l’absence de pluies ces six derniers mois, de la fonte du faible manteau neigeux dans les hauteurs (en baisse de 12% par rapport à 2013), mais aussi des très faibles précipitations ces dernières années, les réserves ont été sérieusement entamées.

Le Département des Ressources en Eau estime que les restrictions drastiques décidées devraient affecter 25 millions de Californiens et plus de 300 000 hectares de terres cultivées. Les cultivateurs devront donc utiliser leurs propres réservoirs ou réduire leurs cultures et élevages. Il s’agit du premier arrêt total en livraison d’eau décidé par le State Water Project en cinquante-quatre années d’existence.

Une situation qui incite les Californiens à trouver des solutions pour faire face à la sécheresse. Le paillage des cultures tend ainsi à se généraliser, tandis que l’usage d’eaux recyclées se met en place. Des aménagements de bon sens, mais que la population n’avait pas songé à mettre en place plus tôt, privilégiée qu’elle était par une nature prodigue et une météo pleine de ressources.

Mais la sécheresse et les incendies ont sorti les habitants de leur torpeur, lesquels mettent l’accélérateur sur les questions d’environnement et de gestion durable. De fait, les universités, toujours en pointe en matière de recherches, montrent l’exemple en développant des systèmes d’irrigation alternatifs. Sur les campus, il n’est pas rare de voir des panneaux mentionnant le pourcentage d’eaux recyclées utilisé dans chaque bâtiment ou dans chaque parc. De même, les panneaux « irrigation shutdown » (irrigation coupée) apparaissent ici et là.

Les premiers touchés sont évidemment les agriculteurs. Dans la vallée centrale, autour de la ville de Bakersfield, les champs s’étendent à perte de vue. Certaines familles cultivent ces terres depuis six, sept, voire huit générations. Oranges, citrons, pamplemousses, fraises, fleurs, tomates, melons, pommes de terre… poussaient autrefois en abondance. Pourtant, depuis cinq ans, et malgré une demande croissante des consommateurs, les producteurs ont de plus en plus de mal à fournir.

Lorsque l’on sait que la moitié des fruits, légumes et oléagineux consommés à travers les Etats Unis viennent de Californie, on mesure les conséquences possibles de cette sécheresse qualifiée « d’anormale » par l’US Drought Monitor.

Cette année, les fermiers qui parviennent à équilibrer leurs comptes s’estiment heureux. La chambre de commerce estime cependant qu’ils perdront en moyenne entre 10 et15% de leur investissement. Certains ont d’ailleurs décidé de réduire les terres cultivées, à l’image de Sean Cannon, propriétaire d’une exploitation de 5200 hectares. « Face au désastre de l’année précédente où j’ai perdu beaucoup d’argent, j’ai préféré jouer la prudence. Cette fois je ne cultive que 1/5e des terres et j’ai réduit mes ouvriers saisonniers de 80%. Nous ne pouvons plus fonctionner comme avant. Il n’y a même plus d’eau en surface ou de rosée le matin. La terre est tellement sèche qu’elle commence à craquer. »

Toute une économie se trouve paralysée par cette météo défavorable et nombre de familles d’ouvriers se retrouvent plongées dans une misère proche de celle des romans de John Steinbeck. Dans une petite ville comme Mendota (11 000 habitants) où la majorité de la population vit de l’agriculture, le chômage – en hausse depuis 2009 – a explosé en 2013-2014, dépassant la barre des 35% !

Dans cette même région, traverse par l’Interstate 5, des panneaux en anglais et en espagnol évoquent l’ampleur des dégâts et les soucis de la communauté agricole : « Water wars », « No Water Equals No Jobs » ou encore « Pray For Rain ».

Inquiets, les gouvernements de l’Etat et du pays ont promis d’aider. Barack Obama devrait ainsi injecter 183 millions de dollars de fonds fédéraux, auxquels s’ajoutent les 700 millions mobilisés par Jerry Brown. Des sommes colossales, que les fermiers espéraient pourtant plus élevées, car ces derniers ne craignent pas seulement pour leurs cultures, mais aussi pour la vie de leurs communes. « Nous avons une communauté agricole et nous craignons de voir les gens partir et de nous retrouver avec des villes fantômes », s’inquiète Sean Cannon. « Les enfants vont aussi quitter les écoles, comme nous l’avons déjà constaté. Et c’est tout notre système d’éducation qui va s’effondrer. »

Sans travail et sans argent, les familles cherchent en effet à survivre en allant voir ailleurs. De fait, les commerces et services publics se vident et tout le monde s’appauvrit. « Dès que la sécheresse augmente, nous voyons apparaître le spectre de la désertification, aussi bien naturelle qu’humaine ». Non loin de Mendota, la ville de Los Banos (35 000 habitants) dans le comté de Merced, a ainsi perdu 5% de ses élèves sur l’ensemble du district cette année, soit 500 enfants sur 10 000. Une réduction qui se traduira par des crédits financiers en baisse l’année prochaine puisque le système des fonds scolaire de l’Etat de Californie se base sur les chiffres de la population étudiante.

D’après les responsables de Los Banos Unified School District, une perte de 500 élèves représentera 3 millions de dollars en moins, soit les salaires de 20 enseignants ou personnels scolaires.

Un peu plus au Sud, dans le comté de Monterey, la ville de Soledad (Solitude en français… tout un programme) connaît des difficultés similaires. Autrefois cité en plein essor grâce au boom de l’agriculture biologique et à sa situation idéale le long de l’autoroute 101, la ville ne cessait de se développer. Mais avec la crise économique et les conditions météorologiques défavorables, Soledad a perdu plus de 4 000 habitants en 5 ans (de 25 000 à 20 600 habitants). Certains sont partis en laissant tout sur place et plusieurs quartiers sont désormais à l’abandon, battus par les vents brûlants et la poussière.

Fatalement, l’appauvrissement ne fait que grandir dans la vallée centrale.

La sécheresse californienne comporte donc de nombreuses conséquences insoupçonnées et dramatiques à l’échelle de l’Etat. Et si quelques pluies ne viennent pas redonner espoir à la population et aux ouvriers agricoles au cours des prochains mois, le pire reste peut-être encore à venir. Ce que confirme une étude réalisée par l’université de UC Davis début mai, laquelle estime que la sécheresse pourrait coûter 1,8 milliard de dollars et causer la perte de 14 500 emplois, rien que pour la vallée centrale.

Stéphane Cugnier

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