Nashville, terre promise ou maudite des musiciens

La capitale du Tennessee accueille chaque année des centaines de musiciens rêvant de marcher sur les traces des lédendes de la country et du blues.

Nashville n’est pas surnommée « Music City » par hasard. Dès leur descente d’avion et quelle que soit l’heure de la journée, les visiteurs peuvent en effet entendre quelques notes « live » émanant des cafés situés dans les galeries de l’aéroport. Idem au moment d’emprunter un taxi, un bus ou une navette pour rejoindre le centre ville. Chaque chauffeur met à profit les minutes passées dans son véhicule pour promouvoir ses talents musicaux ou évoquer le parcours d’un proche tentant de percer sur la scène locale.

Tel est le cas de JD Heidson. Cet harmoniciste de 48 ans n’a pas son pareil pour plonger les touristes dans l’ambiance de la ville. Avant de démarrer son mini-bus, l’intéressé dégaine son harmonica, offre quelques airs de blues puis insère une vieille cassette VHS dans une télé au-dessus de son volant, où apparaît une sélection de ses passages télévisés. Business oblige, les passagers se voient ensuite proposer l’achat d’un CD autoproduit.

« J’ai joué pendant 25 ans avec un groupe de country », explique Heidson. « Nous avions notre petite célébrité dans tout le Sud. Nous vivions confortablement de notre musique. Les autres musiciens étaient plus âgés et négociaient nos engagements. Lorsqu’ils ont arrêté, j’étais perdu. Le temps que je comprenne comment les choses fonctionnent, j’étais oublié et des jeunes avaient pris ma place. Depuis, j’essaye de m’en sortir, mais à Nashville, la concurrence est impitoyable. »

Pour tous les musiciens, « Music City » fonctionne comme un aimant, à l’instar de Los Angeles pour les acteurs. Nombre de passants se promènent d’ailleurs avec une guitare sur le dos, cherchant à décrocher un concert à droite ou à gauche. Les succès par le passé de Johnny Cash, BB King ou Dolly Parton, ou à l’heure actuelle de Brad Paisley, Taylor Swift ou Blake Shelton, ont tous été bâti à Nashville. Depuis, chacun espère voir la chance lui sourire et être repéré par un producteur à l’issue d’un concert dans l’un des bars – ou églises – de Broadway Avenue et de la 5th Avenue.

« On estime que chaque jour, près de 300 concerts ont lieu ici », indique Shelley, serveuse au café Tootsie’s l’un des lieux les plus en vue de Nashville. « Et cela est encore plus dingue les vendredis et samedis. Mais les musiciens qui ont le potentiel pour rejoindre l’un de nos musées sont rares ! »

Il est vrai que la barre est à franchir est plutôt élevée pour se faire un nom. Le centre ville se charge de rappeler à tout nouvel arrivant que la voie royale du succès est déjà pavée de centaines de noms. Seuls les plus audacieux et créatifs auront peut-être un jour la possibilité de rejoindre ElvisPresley, Roy Orbison ou les Everly Brothers au panthéon de « Music City ».

En attendant, il leur est possible de s’inspirer de la réussite de ces « grands anciens » en effectuant la tournée des lieux les plus emblématiques. Au Sud de la 5th Avenue, se dresse ainsi le musée et le Hall of Fame de la Country Music. Derrière ces murs, toute l’histoire de ce genre incontournable aux Etats Unis y est dévoilée. Des noms quasi-inconnus en France y sont révérés, tels que Luke Bryan, Alan Jackson, Carrie Underwood, Zac Brown ou Loretta Lynn. Preuve de ce succès, des milliers de disques d’or et de platine ornent les murs, tandis que les instruments et costumes des plus grands sont préservés avec soin.

Au coeur du musée, le « Historic RCA Studio B » révèle l’histoire des enregistrements ayant rendu ce label célèbre, grâce au flair du producteur Chet Atkins. C’est en effet dans ce studio qu’Elvis, Dolly Parton, Jim Reeves ou Charley Pride gravèrent leurs premières chansons, alors qu’ils n’étaient encore que des anonymes. Des anonymes qui ont désormais laissé leur trace face au musée, dans un parc en partie pavé par les étoiles de ces musiciens de légende.

A deux minutes à pied après avoir passé le Centre symphonique, sur la 3rd Avenue, la plus emblématique de ces célébrités possède son propre musée. Johnny Cash, décédé en 2003, y est dévoilé sous toutes les coutures, même les moins reluisantes, à l’image des vêtements qu’il portait lors de son incarcération. Enregistrements, affiches, vidéos, costumes, et même vaisselle et mobilier, rien n’est caché aux admirateurs du chanteur de « Ring of Fire ».

Retour sur la 5th Avenue, cette fois en direction du Nord. Un arrêt au Ryman Auditorium s’impose. Bâti en 1892 et doté d’une accoustique unique, cette salle de 2300 places devint à partir de 1943 le lieu de concerts country chaque samedi soir, avec le traditionnel « Grand Ole Opry » (concert hebdomadaire, restransmis à la radio). Très rapidement surnommé « Mother Church of Country Music » (L’église mère de la musique country, ndlr), l’auditorium vit défiler les plus grandes stars jusqu’en 1974, dont Roy Acuff, surnommé « The King Of Country Music » ou encore Bill Monroe.

Quatre pâtés de maison plus loin, à proximité du Capitole de l’Etat, un nouvel Hall of Fame de la musique complète l’évocation de tous les artistes entrés dans l’histoire de la musique. L’évolution de cette dernière, à travers ses instruments, ses studios et ses modes d’écoute, y est aussi mise en avant.

Loin d’être des musiques poussiéreuses réservées aux musées, la country, la bluegrass ou le blues, sont bel et bien vivantes, comme en attestent les ventes de disques aux USA. Un temps dépassés par le hip hop, la pop et le rock, ces genres musicaux ont à nouveau le vent en poupe.

Un regain d’attention que l’on doit en partie à Jack White, chanteur du groupe White Stripes. Sur la 7th Avenue, ce dernier a en effet installé en 2009 son studio « Thirdman Records » où il présente une collection d’appareils et objets insolites liés à la musique. Il y invite également des artistes célèbres, comme Neil Young, Beck ou Jack Johnson, pour des sessions privées qu’il grave ensuite sur vinyls, vendus en petits tirages et à petits prix (6 dollars le disque, 25$ les 5). Mais l’intéressé ne se limite pas à cela, puisqu’il joue également au découvreur de talents, qu’il se charge ensuite de produire sur son label.

Dans le sillage de Jack White, mais aussi de l’explosion de Taylor Swift, Nashville connaît un regain de vie qui se traduit par l’augmentation de sa population ces dernières années. De fait, travaux publics et construction de logements occupent la ville en tous points, les marteaux piqueurs et pelleteuses couvrant parfois les performances musicales.

Il n’en reste pas moins qu’une tournée des cafés et restaurants offre une plongée parmi une scène de talents incroyables. Lesquels parviendront peut-être un jour à jouer sur la scène du « Grand Ole Opry » (situé désormais à l’extérieur de la ville), mais rejoindront plus certainement JD Heidson derrière le volant d’un taxi…

Stéphane Cugnier

Article également publié dans l’édition du soir du quotidien « OUEST FRANCE », le jeudi 19 mars 2015

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