L’Hotel Metropolitan n’oublie pas la ségrégation

 

En 1965 le gouvernement américain abolissait les lois Jim Crow, institutionnalisant une différence de traitement entre les Noirs et les Blancs. A Paducah, dans le Kentucky, un petit hôtel, autrefois uniquement réservé aux gens de couleur, se charge de rappeler la situation de l’époque.

Cinquante années ont passé depuis la fin de la ségrégation, mais la mémoire de cette période sombre de l’histoire américaine demeure vivace. Plutôt que d’essayer de l’occulter, les Américains tentent de la regarder en face et de conserver les témoignages de ces décennies de distance et de souffrance.

L’un des plus parfaits exemples se trouve à Paducah, petite ville de 25.000 habitants dans l’Ouest du Kentucky. Un moment abandonné et proche de la destruction, l’Hotel Metropolitan a été entièrement rénové depuis 2003, pour rappeler ce que fut l’époque des lois Jim Crow (entre 1890 et 1965).

Au cours de ces années, Blancs et Noirs n’étaient pas autorisés à fréquenter les mêmes lieux. Les voyageurs de couleur ne pouvaient notamment pas dormir dans les hôtels, une situation qui les obligeaient à demander l’hospitalité à des particuliers – de couleur également – ou à dormir à la belle étoile.

Au début du XXe siècle, Maggie Steed, habitante noire de Paducah, avait pris l’habitude d’accueillir ces voyageurs et quelques pensionnaires réguliers, en leur demandant une somme modique pour l’hébergement. En 1904, son mari Henry Steed avait acquis une petite maison dans le quartier des commerces réservés aux Afro-Américains, sur la 7e rue, mais le pauve homme décédait un an et demi plus tard ; Maggie héritant de la propriété, à seulement 24 ans.

Très vite, la jeune femme décidait de raser la maison et d’emprunter suffisamment d’argent (1250 dollars) pour construire un hôtel. Celui-ci ouvrait ses portes en 1909 et son succès était immédiat. En seulement cinq ans, « Miss Maggie » parvenait en effet à rembourser la totalité de son emprunt, intérêts compris. Le réseau des églises baptistes, consacré aux croyants de couleur, incluait l’Hotel Metropolitan comme l’étape incontournable du Kentucky. Pour deux dollars par jour, les clients bénéficiaient d’une chambre et d’un petit-déjeuner avec café et biscuits. Luxe suprême pour l’époque, l’hôtel bénéficiait de l’électricité et de l’eau courante.

Nombre d’Afro-Américains célèbres, notamment des musiciens venant jouer dans les salles de spectacles de la région ou dans les luxueux hôtels réservés aux Blancs, posèrent leurs valises à l’Hotel Metropolitan. Ces saltimbanques empruntant le “Chitlin Circuit” (nom de la route des hôtels accueillant les Noirs) participèrent à la réputation de l’établissement : Louis Armstrong, Duke Ellington, Cab Calloway ou encore l’orchestre de Chick Webb.

Au décès de Maggie en 1924, son fils continua de gérer l’hôtel durant 3 ans, avant de le vendre à Mamie Burbridge, puis à Lester et Olivia Gaines au début des années 1950. La famille Gaines et leur fils Clarence “Big House” Gaines (qui allait devenir l’un des plus victorieux coaches de basket universitaire) poursuivirent le travail de Maggie Steed, hébergeant Billie Holliday, Ray Charles, B.B. King, Bobby « Blue » Bland, Ike et Tina Turner, l’athlète Jessie Owens, les basketteurs des Harlem Globetrotters ou les joueurs de la Negro Baseball League. Malgré la fin de la ségrégation, l’hôtel continua de fonctionner jusqu’en 1996.

A l’abandon, l’hôtel fut finalement condamné par la ville en 1999 et promis à la destruction. Mais une poignée de personnes, regroupée au sein de la « Upper Town Heritage Foundation » (UTHF) décida de se battre pour sauver le bâtiment. Clarence Gaines fit don de la propriété et donna son aval pour qu’il soit transformé en musée. Convaincue, la municipalité lui donna un an pour rénover les lieux. Grâce aux dons de 100.000 dollars de la « Rural Business Enterprise » et du même montant de la « Kentucky General Assembly » en 2000, l’Upper Town Heritage Foundation parvint à effectuer les travaux nécessaires.

Quinze ans plus tard, l’hôtel est devenu un symbole des difficultés de la communauté Afro-Américaine, mais aussi un musée dédié à son histoire. Totalement rénové à l’intérieur et à l’extérieur – mais dans le style du début du XXe siècle -, l’établissement propose des expositions sur différents aspects de la vie durant la ségrégation. Panneaux explicatifs, portraits des protagonistes de cette histoire hôtelière hors du commun, exposition dobjets d’époque, visite des chambres et de l’unique salle de bains à l’étage, rythment la visite.

Consciente de la nécessité de faire vivre les lieux de manière originale, l’UTHF et sa présidente Betty Dobson proposent également des soirées théâtralisées au cours desquelles les membres de l’association incarnent « Miss Maggie » et certains de ses fameux clients, dont Billie Holliday. Aidée de ses amis et de ses enfants, Betty Dobson interprète même quelques chansons du répertoire Rythm&Blues de la première moitié du XXe siècle, avant de servir un dîner inspiré des plats servis aux clients de l’époque et typique de la culture Afro-Américaine de la région.

De quoi passer un moment hors du commun et faire resurgir du passé des années terribles, mais que la communauté noire sut gérer tant bien que mal pour entretenir l’espoir de jours meilleurs et faire naître de nombreux sourires. Seul regret pour les membres de l’UTHF, le manque d’intérêt de certains artistes ayant pourtants séjourné dans l’établissement : « Lors de l’ouverture, nous avons contacté BB King, qui a indiqué ne pas souvenir s’être arrêté à Paducah et ne souhaitait pas que son nom y soit associé », explique Bety Dobson. « Plusieurs autres ont même eu des mots très durs et pensaient que nous souhaitions les exploiter. Souvent, nous avons eu de meilleurs retours de gens qui ne faisaient pas partie de notre communauté et qui souhaitaient nous aider. C’est dommage, mais cela ne nous arête pas. Cet hôtel a un intérêt historique, culturel et pédagogique. C’est la raison pour laquelle nous le maintenons avec autant de coeur. »

Pour quiconque s’arrête à Paducah, l’Hotel Metropolitan constitue une étape immanquable et l’assurance d’effectuer un bond dans un passé pas si lointain où la ségrégation plantait les graines des dissensions de la société américaine actuelle.

Stéphane Cugnier

Hotel Metropolitan,

724 Oscar Cross Dr., Paducah, KY 42001
Pour réserver une visite : (270) 443-7918
http://www.thehotelmetropolitan.org/

Plus de renseignements sur Paducah :

http://www.paducah.travel/

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