Retraite californienne pour les voitures françaises d’exception

Le fleuron de l’industrie automobile française de l’entre-deux guerres ne se trouve pas dans l’Hexagone, mais de l’autre côté de l’Atlantique. Milliardaire philanthrope, Peter Mullin a acquis près de 200 véhicules qu’il expose dans un fabuleux musée, en hommage au génie tricolore.

L’endroit ne paye pas de mine. Semblable à n’importe quelle zone industrielle, celle d’Oxnard, à 80 kilomètres au Nord de Los Angeles, affiche une longue succession de bâtiments impersonnels. Chaque entreprise se ressemble et ne donne pas envie de s’y attarder.

Au détour de l’un de ces ensembles, quelques détails attirent toutefois l’attention. Un drapeau français, deux réverbères art déco identiques à ceux de Paris, ainsi qu’une inscription sobre sur un mur, telle une prière : « French Curves » (Courbes françaises, NDLR). C’est ici que se cache la plus belle collection au monde de voitures françaises construites durant la première moitié du XXe siècle. Toutes les marques de légende y sont représentées : Delage, Avions Voisin, Talbot-Lago, Hispano-Suiza, Delahaye, Panhard, Renault, Peugeot, avec une large place réservée aux Bugatti.

Soixante véhicules emblématiques de cette période y sont exposées, sur les 200 que possède le milliardaire américain Peter Mullin. Un homme à la fortune colossale, bâtie dans les assurances, mais ayant voué sa vie à sauver, puis à préserver, les véhicules réalisés par les constructeurs français : « Selon moi, il n’existe rien de plus beau que ce qui a été construit en France à la fin des années 1930 », explique l’intéressé. « Ces voitures représentent le summum de l’art et du design du siècle, alliés au génie de l’industrie. Plus je m’intéresse à cette époque et plus je suis fasciné par ce que les Français savaient faire et par leur avance. C’est une passion dévorante, mais aussi sans espoir car je ne parviendrais jamais à l’assouvir totalement. Je tiens toutefois à faire mon possible pour entretenir la mémoire de cette période. »

Pour y parvenir, Peter Mullin a toujours dépensé sans compter. Quitte à signer un énorme chèque afin d’acquérir la fameuse « Dame du Lac », une Bugatti Type 22 Brescia, immergée de 1936 à 2009 dans un lac suisse. Une voiture volontairement non-restaurée et trônant aujourd’hui en bonne place dans le musée. « Je mets tout mon coeur dans cette collection, mais j’estime que parfois les restaurations ne sont pas nécessaires. Certains voitures ont des histoires et des parcours incroyables, mais en dépensant des milliers de dollars pour les restaurer, vous détruisez au passage l’essence même de ce qu’elles étaient. Pourquoi changer un siège sur lequel un grand pilote s’est assis, au prétexte qu’il est un peu abîmé ? Cela n’a pas de sens. »

Toutefois, lorsque les réparations s’imposent, Peter Mullin pousse le soin du détail à l’extrême. Ainsi lorsque les sièges de son « break de chasse » Hispano-Suiza de 1937 a besoin de nouveaux revêtements, le collectionneur n’hésite pas à acquérir un troupeau de buffles au Pakistan, afin d’utiliser les mêmes peaux qu’à l’époque ! Ou lorsque sa Bugatti Type 57C Aravis doit être rénovée après avoir été dénichée au fin fond d’une ferme, Mullin réussit à entrer en contact avec le fameux pilote Maurice Trintignant, autrefois propriétaire de la voiture, pour lui demander de se souvenir de la couleur exacte des peintures.

Une minutie que l’on retrouve dans la réalisation du musée, créé à l’image des salon automobiles d’avant la Seconde Guerre mondiale. « Les voitures françaises étaient conçues sur-mesure », explique l’un des guides, Rick Eberst. « On choisissait d’abord le châssis, puis le designer, puis l’artisan pour les sièges, etc. C’était un vrai concours d’élégance ! Nous nous sommes inspirés des détails de l’époque pour les allées et les présentations. Même les pylônes du building ressemblent à ceux de la Tour Eiffel. »

Et pour ajouter à l’ambiance, Peter Mullin n’hésite pas à exposer des tableaux, sculptures, meubles ou créations des membres de la famille Bugatti (de Carlo à Lidia, en passant par Rembrandt, la fibre artistique ne faisait pas défaut), mais aussi de la cristallerie signé Lalique. Un élégant salon Art Déco est également installé au premier étage, où se réunit le club fondé par le collectionneur.

Mais ce sont évidemment les voitures qui attirent l’attention, à l’image de l’Hispano-Suiza 45CR type « Alfonso » de 1911, de la Peugeot bébé cabriolet de 1913 ou encore de la fameuse Delahaye Type 145, pilotée par René Dreyfus, qui remporta le million de francs offert par le Front populaire et l’Automobile Club de France en 1937, en battant la flèche d’argent de Mercedes-Benz envoyée le gouvernement d’Hitler.

Et comment ne pas évoquer la Bugatti Type 57SC Atlantic, sortie en 1936 ? D’abord propriété du baron Victor de Rothschild, elle fut acquise en 1971 par le docteur américain Peter Williamson pour la somme de 59.000 dollars (à titre de comparaison, à l’époque, une Corvette en 6.000). Achetée par le musée en 2010 pour environ de 30 millions de dollars, elle est désormais estimée à plus de 100 millions !

« Toutes ces voitures ont une histoire incroyable », poursuit Eberst. « Nous pourrions passer des heures entières à raconter leur parcours, leurs prouesses sur les circuits – elles remportèrent toutes les courses et les records en leur temps – ou encore leurs innovations. La créativité et le génie français n’avaient aucune limite. »

En dépit de plusieurs années passées à collectionner et à effectuer d’incroyables « prises », comme les 62 voitures de la collection Schlumpf achetées en 2008, Peter Mullin conserve une passion intacte. « Rien n’a changé depuis mon ‘coup de foudre’ il y a plusieurs années. J’avais d’abord acheté et restauré une Talbot Lago T26 Record cabriolet. Mais un jour un ami qui possédait une Delahaye avait besoin de mon jardin pour effectuer des photos avec sa voiture. Je suis venu voir la séance photos et je suis tombé amoureux du style et des courbes. La suite, vour la voyez dans ce musée. »

Un musée aujourd’hui géré par une fondation créée par Peter Mullin, avec l’objectif de « conserver ces véhicules dans les meilleures conditions pour les 500 ans à venir ! » selon Eberst. « Un tel patrimoine ne doit pas être dispersé aux quatre coins du monde sans surveillance. »

Stéphane Cugnier

Pour connaître les prix des billets et les dates d’ouverture du musée : 

http://www.mullinautomotivemuseum.com/

(accessible seulement deux fois par mois)

Article similaire publié dans l’Edition du soir du quotidien « OUEST FRANCE », le mardi 3 novembre 2015

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s