Surfridge, le paradis perdu de Los Angeles

Coincés entre l’océan Pacifique et l’aéroport de Los Angeles subsistent les vestiges d’un quartier disparu depuis quarante ans. Une zone fantôme qui abritait autrefois les habitants les plus aisés de la ville.

D’élégants lampadaires qui n’éclairent rien, de larges rues où poussent les herbes folles, des murets effondrés recouverts par les dunes… bienvenue à Surfridge, enclave de luxe réservée à la population fortunée de Los Angeles.

De cette époque dorée, rien ne subsiste. Les propriétés à plusieurs millions de dollars où s’installèrent le réalisateur Cecil B. DeMille, les acteurs Mel Blanc et Charles Bickford, ou Jerry Buss, propriétaire de l’équipe de basket des Lakers, ont été démolies depuis belle lurette. Seul reste un immense terrain vague grillagé de 20 hectares, avec vue imprenable sur l’immense plage de Dockweiler.

En 1921, le quartier était pourtant considéré comme le nec plus ultra. « La société Dickinson & Gillespie Co. avait décidé de développer cette partie de la ville, en proposant des maisons faites sur-mesure pour les acheteurs », explique David ‘Duke’ Dukesherer, historien local et auteur de plusieurs ouvrages sur le quartier. « L’idée était de créer une véritable enclave pour les plus riches. C’est ainsi qu’est né Palisades Del Rey, puis, à partir de 1923, un quartier encore plus huppé, Surfridge. »

Le succès fut immédiatement au rendez-vous, et plus de 600 maisons s’élevaient déjà au début des années trente. « Il s’agissait d’un véritable paradis en bord de mer. C’était un endroit très agréable pour y fonder une famille ou pour passer du bon temps. »

Trente ans plus tard, l’endroit était pourtant considéré comme un enfer, que chaque propriétaire souhaitait fuir au plus tôt.

« Cet abandon est le résultat du développement de l’aéroport. À la fin des années 1950, avec la démocratisation des vols aériens et la construction d’avions capables de transporter davantage de passagers, l’allongement des pistes et l’installation de hangars sont devenus nécessaires. Cette politique d’expansion s’est faite au détriment des habitants, qui, en quelques mois, ont été bombardés de décollages assourdissants. »

Situés en bout de piste, ces deux quartiers sont en effet devenus invivables. Si certains propriétaires, bien avisés, ont fait le choix de négocier le rachat de leur habitation par l’aéroport, dès le début des années 1960, certains s’entêtèrent à rester. « Ils ont tenu tant qu’ils ont pu, mais ils ont fini par céder. À certaines périodes de la journée, les décollages se font toutes les 30 secondes. Ce n’est pas vivable. Si bien qu’après 1975, Surfridge était déserté et toutes les maisons rasées. »

Depuis quarante ans le site est donc désert. « Au fil des ans, divers projets ont été présentés, notamment la création d’un golf. Mais la ville a préféré créer une réserve pour un papillon endémique, le ‘El Segundo Blue Butterfly’. Si bien que cet espace reste vide. Et depuis l’attaque du 11 septembre 2001, l’accès est interdit au public de peur qu’un individu ne se positionne pour tirer sur les avions. »

Ces terrains sablonneux, zébrés de rues ne menant nulle part, offrent ainsi un spectacle incongru, que ‘Duke’ ne peut s’empêcher de contempler avec tristesse. « Ce quartier était fantastique. J’y ai grandi et j’en garde de magnifiques souvenirs. Je me sens responsable de la mémoire de ces lieux. L’aéroport est payé avec nos impôts et doit donc respecter la population. Or celui-ci est responsable de la destruction de 16 000 maisons, dont 9 000 à Surfridge ! Rien de tel ne s’est jamais produit dans le monde, de manière aussi étendue. Et cela continue, puisque le quartier de Westchester est maintenant sous la menace. Il est de mon devoir, à travers mes livres, de rappeler les dégâts causés. »

Stéphane Cugnier

Article similaire publié dans l’Edition du soir du quotidien « OUEST FRANCE », le mardi 23 février 2016

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