Promenade au milieu… des chewing-gums

Les Américains ne sont pas avares en idées farfelues. L’une d’entre elles trouve son expression en Californie, où une rue entière est couverte de chewing-gums mâchés.
San Luis Obispo est une petite ville (50 000 habitants) de Californie centrale qui ne manque pas de charme. Entre sa mission catholique fondée en 1772 et élevée en hommage à Louis d’Anjou, ses vignobles, son cinéma ouvert en 1942, son hôtel excentrique baptisé « Madonna Inn » ou encore l’un des plus vieux quartiers chinois du pays, les visiteurs n’ont que l’embarras du choix pour se constituer un circuit touristique.

Toutefois, la curiosité la plus visitée de la ville n’est ni culturelle, ni gastronomique. Coincée entre Higuera Street et Marsh Street, les deux principales rues de la ville, une petite allée d’une vingtaine de mètres de long attire toutes attentions. Sur ses murs, haut de quatre mètres, des millions de chewing-gums de toutes les couleurs sont collés les uns aux autres, au point de masquer totalement la brique rouge. Une superposition de friandises, partiellement consommées, à la fois répugnante et fascinante…

Popularisé dans de nombreux films ou livres, cet étalage peu hygiénique est loin d’être récent. « On ne sait pas réellement à quelle date remonte cette ‘tradition’, mais il existe plusieurs suppositions », explique Molly Kern, directrice de la chambre de commerce de la ville. « Certains la font remonter à la Seconde Guerre mondiale. Cette ruelle était coincée entre deux bars et lorsque les soldats venaient y embrasser leur petite amie à la nuit tombée, ils y laissaient leur chewing-gum. Ce serait ainsi devenu un rituel et une superstition de la part de ceux qui avaient peur de ne pas revenir du combat ».

Autre hypothèse, plus potache, la raison cette apparition de chewing-gums serait à chercher du côté des rivalités étudiantes dans les années cinquante. « Les élèves de la high school de San Luis Obispo étaient en conflit avec ceux de l’université de Cal Poly à l’extérieur de la ville. L’allée est alors devenue un terrain d’expression et de défi à travers les formes et les couleurs des chewing-gums collés. »

Les années ont passé et plus personne ne connaît réellement la signification de tout cela. Reste que cette ruelle, communément rebaptisée « Gum Alley » ou « Bubblegum Alley », est toujours présente, en dépit de l’hostilité de certains commerçants. « Nombre d’entre eux y sont opposé. Ils estiment que cette ruelle est dégoûtante, dangereuse pour la santé et qu’elle nuit à l’image de San Luis Obispo. Ils ont financé trois nettoyages complets, dont le dernier en date a eu lieu en 1996, mais les chewing-gums sont réapparus. »

Aujourd’hui, plus personne ne tente de masquer la ruelle. Au contraire, la chambre de commerce et certaines boutiques en font la promotion. Les guides touristiques la mentionnent, des tee-shirts à son nom sont commercialisés, tandis que « Doc Burnstein’s Ice Cream Lab », le plus célèbre glacier de la ville, a même baptisé l’une de ses glaces du nom de cette allée. Quant aux autres commerçants, ils exploitent savamment ce filon inattendu, comme en témoignent les distributeurs de chewing-gums qui fleurissent en centre-ville.

« Des dizaines de personnes viennent s’y faire photographier tous les jours », souligne Molly Kern. « Cette ruelle est peut-être décriée, mais elle participe à la réputation de la ville. Les gens utilisent désormais la ruelle comme des murs d’expression, parfois avec un certain art. Mais la plupart du temps, ils collent un chewing-gum pour faire un voeu, en y coinçant une pièce de monnaie ou un petit papier porteur d’un message ».

« Gum Alley » est aujourd’hui la dernière de ce type à subsister aux États-Unis. Le célèbre « Gum Wall » de Seattle a en effet été nettoyé l’an passé (même si de nouveaux chewing-gums y ont été collés en hommage aux victimes des attentats de Paris en novembre dernier) et San Luis Obispo est donc devenue la capitale du chewing-gum mâché. Un titre dont elle n’a plus honte, surtout depuis qu’un patron local finance tous les mois le nettoyage à la vapeur de l’allée, afin d’en éliminer tous les microbes…

Stéphane Cugnier

Article similaire publié dans l’Edition du soir du quotidien « OUEST FRANCE », le mercredi 4 mai 2016

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