En Virginie, les présidents américains tombent en ruines

Au cœur d’une exploitation agricole de Virginie, à quelques kilomètres du site historique de Williamsburg, pourrissent les bustes gigantesques des quarante-trois premiers présidents américains.

Quiconque visite Washington est frappé par la succession de statues honorant les différents présidents des États-Unis. Monuments et bâtiments officiels permettent aux Américains de célébrer Lincoln, Roosevelt, Eisenhower, Kennedy ou Reagan, sans oublier celui qui donna son nom à la capitale du pays, George Washington. Une mémoire de ces grands hommes jalousement entretenue et glorifiée, et transmise avec respect de génération en génération.

Et pourtant, à deux heures de route au Sud de Washington, se trouve l’un des sites les plus étranges et surprenants des USA, où les statues d’une quarantaine de présidents s’écroulent sous les assauts du vent, de l’humidité et du soleil. À Croacker, en Virginie, un champ aux herbes folles sert ainsi de demeure de fortune à ces bustes de six mètres de haut, autrefois regroupés dans un parc d’attraction.

Pour savoir de quelle manière ces sculptures sont arrivées dans ce terrain vague, il faut remonter au milieu des années quatre-vingt-dix. À cette époque, l’artiste texan David Adickes effectue une visite au Mont Rushmore, dans le Dakota du Sud, pour y admirer les visages des présidents gravés dans la roche. « J’ai été frappé par leur majesté et leur puissance. L’idée m’est alors venue de créer un parc avec tous les présidents. Des bustes suffisamment grands pour imposer leur force aux visiteurs, mais aussi pour que ces derniers puissent se tenir en face et les regarder dans les yeux, et non pas à 300 mètres de distance comme cela est le cas au Mont Rushmore ».

Adickes envisage dans un premier temps de lancer ce parc à Washington, mais son idée ne bénéficie d’aucun soutien. Un entrepreneur de Williamsburg, Everette Newman, est li séduit par le projet. Avec l’aide d’investisseurs, il réunit la somme de 10 millions de dollars, nécessaire à la réalisation des bustes et l’ouverture du parc.

Les premières statues sont livrées en 2000 et exposées au jardin botanique de Norfolk, avant que le musée à ciel ouvert ne soit inauguré en 2004. Les premiers jours d’exploitation se révèlent plein de promesses, mais très vite le parc se révèle victime de son emplacement. Éloigné d’une grande ville, coincé entre l’autoroute I-64 et un site de dépôt de gravats, mais aussi masqué par une forêt, le site voit sa fréquentation chuter.

Les investisseurs font grise mine et les recettes ne permettent pas d’obtenir les 60 000 dollars nécessaires à la réalisation du 44e buste, celui de Barack Obama, au lendemain de son élection. La météo chaude et humide de la région se met également à attaquer le plâtre des statues, de même que les fientes d’oiseaux, tandis que la foudre vient détruire la moitié du visage de celle de Ronald Reagan.

En 2010, Everette Newman arrête les frais. Le parc ferme et le terrain est mis aux enchères. Les bustes, quant à eux, sont promis à la démolition. Un homme d’affaires local, Howard Hankins, à la tête d’une recyclerie, est contacté en 2012 pour venir démonter les statues. « Lorsqu’ils m’ont demandé de les en débarrasser, j’ai répondu : ‘Est-ce que je peux les garder pour moi ? J’ai l’intention de les préserver !’ », raconte Hankins.

L’intéressé décide alors d’entreposer les bustes dans un champ de son exploitation. Mais leur transport se révèle compliqué. Pesant entre 6 et 10 tonnes, les statues sont endommagées lors de leur déplacement. Certaines structures se brisent et des trous doivent parfois être percés pour y faire passer des câbles. En dépit de la difficulté, Hankins persévère et engloutit 50 000 dollars dans cette opération.

Les bustes sont ensuite déposés au milieu de nulle part, sans alignement chronologique. « L’objectif était de les y laisser provisoirement, jusqu’à l’ouverture d’un nouveau parc, mieux organisé, avec un musée accueillant quelques souvenirs de ces présidents, une réplique du bureau ovale et d’Air Force 1. »

Toutefois, cinq années après leur déménagement, les statues pourrissent au grand air. Les animaux y ont élu domicile, la peinture est délavée, les neiges hivernales ont fendu les structures et revêtements. Le site n’accueille aucun visiteur et Hankins reste le seul à rêver d’un avenir pour les bustes des 43 premiers présidents américains. « Je me suis fixé cette mission. Tant que je serais vivant, je me battrais pour la réaliser. »

En attendant, seuls de rares photographes sont parfois autorisés à pénétrer sur ce terrain de 160 hectares. Quelques intrépides s’y risquent également, afin de contempler ces visages un brin effrayants, autrefois glorification du patriotisme américain et désormais en proie à la décrépitude.

Stéphane Cugnier

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