Sun Studio, le berceau du son de Memphis

En janvier 1950, un ingénieur radio du nom de Sam Phillips ouvrait son studio d’enregistrement à Memphis. Celui-ci allait devenir le point de convergence de tous les musiciens du Sud des États-Unis et révéler Elvis Presley, Howlin’ Wolf, Johnny Cash, Ike Turner ou Jerry Lee Lewis.

Le 4 décembre 1956, le chanteur Carl Perkins, auteur de la version originale de « Blue Suede Shoes », répétait au sein du studio d’enregistrement de l’entreprise Sun Records, à Memphis (Tennessee), en compagnie d’un jeune pianiste encore inconnu, Jerry Lee Lewis. Elvis Presley, de passage dans les parages, venait alors les saluer, bientôt rejoint par Johnny Cash.

Sans se concerter, les quatre musiciens débutaient un « bœuf » improvisé de plus de trois heures, immortalisé sur bande-son, mais aussi sur une photo devenue célèbre et vite baptisée le « Million dollar quartet ». Cette répétition affirmait la réputation du jeune label musical, connu pour avoir révélé Elvis deux ans plus tôt.

La situation du studio était pourtant des plus fragiles. À ses débuts en janvier 1950, celui-ci se nommait Memphis Recording Service. Sam Phillips, jeune ingénieur du son, accompagné de Marion Keisker, nourrissait une passion pour la musique noire du Sud des États-Unis et souhaitait donner leur chance aux artistes méconnus.

Peinant cependant à faire décoller ses activités, Phillips en était réduit à enregistrer des réunions publiques, des mariages, des chorales, voire même des obsèques. En parallèle, fidèle à son slogan « Nous enregistrons n’importe quoi, n’importe où, n’importe quand », l’entreprise laissait porte ouverte à quiconque souhaitait enregistrer son propre disque.

Six mois après ses débuts, Phillips et son camarade Dewey Phillips, DJ local, lançaient leur propre maison de disques : Phillips Records. Celle-ci connaissait un échec cuisant et fermait après un seul enregistrement, « Boogie in the Park » de Joe Hill Louis, vendu à moins de 400 exemplaires.

Malgré ce revers, Sam Phillips se mettait à travailler avec d’autres maisons de disques, leur fournissant des maquettes et réalisant des bandes-son pour leurs artistes.

Sa chance tournait en mars 1951 avec la sortie d’un disque qui allait devenir l’acte de naissance du rock and roll. Jackie Brenton et les Delta Cats enregistraient « Rocket 88 », un titre composé par le jeune Ike Turner. Le succès de cette réalisation incitait Phillips à créer son propre label en 1952 et à se démarquer de ses concurrents en proposant un tout nouveau style musical. Sun Records était né.

Son bâtiment en briques ocre à l’angle des rues Union et Marshall allait devenir le repère d’artistes tels que Carl Perkins, Jerry Lee Lewis, Johnny Cash, Roy Orbison, Howlin ‘Wolf, BB King et Rufus Thomas. À la fin des années 80, des groupes comme U2, Def Leppard et Bonnie Raitt lui donnaient une nouvelle jeunesse.

Si de nos jours, le studio fonctionne toujours, le lieu fait avant tout office de musée et de boutique. La visite de ce berceau du son de Memphis – tout comme Stax Records ouvert quelques années plus tard – a de quoi ravir tous les amateurs d’histoire de la musique, ponctuée d’anecdotes surprenantes.

« À l’origine, Sam Phillips était un blanc qui enregistrait de la musique noire », explique Nina Jones, en charge de l’activité du studio. « Personne d’autre ne le faisait. Et même si, au départ, il n’aimait pas Elvis, il a fini par se reconnaître en lui : c’était un gamin blanc jouant de la musique noire. »

La confiance du jeune Elvis

Le 18 juillet 1953, Marion Keisker, l’assistante de Phillips, voyait débarquer un jeune homme de 18 ans. « Elvis Presley venait demander une session personnalisée, tarifée à 3,25 dollars, pour enregistrer deux chansons. Il souhaitait faire un cadeau d’anniversaire à sa mère, Gladys ».

Suivait alors un dialogue devenu célèbre. Keisker demandait au jeune homme : « Quel type de chanteur êtes-vous ?». Réponse : « Je chante tout ». Keisker insistait : « Comme qui chantez-vous ? ». Et le futur King de répondre : « Je ne chante comme personne d’autre ».

Le 5 juillet 1954, Elvis enregistrait « It’s All Right (Mama) ». Trois jours plus tard, à la radio le DJ Dewey Phillips jouait la chanson lors de son émission « Red, Hot & Blue ». Assailli de coups de téléphone d’auditeurs enthousiastes, il passait le titre à 14 reprises ! Le succès d’Elvis était fait.

En dépit de cette réussite, Sam Phillips vendait le contrat d’Elvis à RCA Records le 21 novembre 1955, pour 35 000 dollars, une somme énorme pour l’époque. Visionnaire Phillips imaginait de suite utiliser cet argent pour lancer la carrière d’autres artistes de Sun. Devenu plus important, le studio déménageait un peu plus loin et continuait à opérer jusqu’en 1969, date de vente du label.

Tombé dans l’oubli, le bâtiment était finalement acquis en commun par Sam Phillips, la fondation Graceland et l’institut Smithsonian, pour être restauré. Transformé en musée, ses visites guidées accueillent plus de 200 000 visiteurs par an. Si ceux-ci peuvent découvrir, en journée, les secrets du studio et céder aux marchandises de la boutique, la nuit le studio d’enregistrement reprend ses droits. La sonorité particulière de ce lieu imaginé par Sam Phillips continue d’attirer les artistes, inconnus ou déjà célèbres, fascinés par l’idée de jouer avec les fantômes du « Million dollar quartet ».

Stéphane Cugnier

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